Le CCFD, qui existe depuis 1991,
est un organisme rattaché administrativement au collège de
Rosemont et mandaté par le ministère de l'Éducation.
Son principal objectif est de développer et diffuser des cours de
formation à distance de niveau collégial à l'échelle
du territoire québécois. Trois services en assurent le fonctionnement
: un service de recherche et de développement, un service à
la clientèle et un service de la production.
La formule de l'apprentissage à distance est simple : l'élève
inscrit à un cours reçoit chez lui son matériel didactique
accompagné de documents d'évaluation (devoirs à faire);
il dispose de six mois pour suivre le cours auquel il est inscrit. Chaque
devoir qu'il rédige est acheminé à un tuteur ou une
tutrice qui en fait la correction et rédige des commentaires à
l'intention de l'élève dans le but le faire progresser dans
sa démarche d'apprentissage. À la toute fin du cours, l'élève
s'inscrit à la séance d'examen final qui aura lieu dans
une institution de niveau collégial de sa région.
Au CCFD, près d'une dizaine de responsables de projets, provenant
des services de la recherche et du développement et surtout de
la production, s'affairent à coordonner, et ce, par étapes
successives, le travail des différents intervenants (cf. Tableau
2) impliqués dans la conception de chacun de ces cours.
Qu'en est-il au juste? Le tableau 1 propose une bonne vue d'ensemble
du processus de production d'un cours (de même, le tableau 2 un
peu plus loin présente un portrait rapide des personnes-ressources
intervenant à chaque niveau de la production). Nous insisterons
ici sur les étapes déterminantes.
Le choix d'un cours, d'un auteur
Il faut d'abord, et cela constitue un exercice annuel, dresser une liste
de cours qu'il serait souhaitable de développer. Choisir de développer
un cours à distance suppose qu'on tienne compte d'abord des besoins
et des intérêts de la clientèle : veut-on offrir un
cours qui répond à de nombreuses demandes ou encore qui permettrait
aux élèves de compléter un DEC ou une AEC (Attestation
d'études collégiales) dans leur programme d'études?
Aussi, même si le développement d'un cours suscite l'enthousiasme,
en avons-nous mesuré le degré de faisabilité? Bien
que l'expérience nous montre que peu de cours ont résisté
jusqu'à maintenant à leur adaptation à la formation
à distance (près de 200 cours sont répertoriés
dans notre prospectus) et qu'en plus leur taux de faisabilité augmente
sensiblement avec le recours aux nouvelles technologies (cédéroms,
Internet, etc.), il est à tout de même à prévoir
que certains types de cours tels que ceux de chimie, de physique (les
fameux labos!) et d'éducation physique donneront un peu plus de
fil à retordre lors de leur conception. Ces cours contribuent grandement
à donner un sens à l'expression Défi pédagogique
(tel que le suggère le titre de cet atelier) lorsqu'il est question
de formation à distance.
Au choix du cours à développer succédera le choix
d'un auteur, puisé dans la très grande majorité des
cas dans le bassin des professeurs du collégial. Appel d'offres
dans le réseau des collèges par le CCFD, soumission de l'auteur,
analyse de cette soumission par le CCFD, engagement de l'auteur (si sa
candidature est retenue), désignation d'un responsable du projet
pour le CCFD et nous voilà prêts à discuter avec l'auteur
du design du cours.
Le design du cours
L'écrit sera-t-il le support médiatique à privilégier?
Si oui, l'auteur rédigera-t-il le cours en entier? Ou encore va-t-il
concevoir un cahier d'apprentissage accompagnant un manuel déjà
existant (produit par une maison d'édition) et dans lequel il se
propose de faire naviguer efficacement l'apprenant? En supposant que l'écrit
prédominera, y aura-t-il d'autres supports médiatiques complémentaires
tels que audio ou vidéocassette, logiciels de simulation, cédéroms,
sites Web, série télévisée (notre actuel cours
d'espagnol Destinos en lien avec Télé-Québec), etc.?
L'autre possibilité consiste à bâtir le cours entièrement
sur cédérom ou sur Internet. Les cours à saveur entièrement
technologique constituent pour la formation à distance une voie
de plus en plus attrayante, puisque potentiellement plus conviviale et
plus interactive, et le CCFD, cela va sans dire, prévoit y recourir
de plus en plus fréquemment. Il faut toutefois questionner la pertinence
du choix de cette forme de médiatisation pour chaque cas particulier.
Le recours exclusif aux nouvelles technologies permettra-t-il une plus
grande efficacité des apprentissages dans un cours donné?
Par exemple, nous savons que le simple fait de " déménager
" l'intégralité de ses notes de cours sur un site Web
est loin de constituer une valeur ajoutée au fait de les retrouver
par écrit si l'on n'exploite que de façon minimaliste les
outils de programmation et les capacités médiatiques d'Internet.
Par ailleurs, en admettant que nous prévoyons déployer
une stratégie de développement mettant à profit toutes
les possibilités des outils technologiques à notre disposition,
nous ne pouvons « transcender » les besoins de notre clientèle
à distance. Par exemple, si le cours à développer
est obligatoire, donc possiblement diffusé à grande échelle,
nous n'avons pas l'assurance qu'une portion souhaitable de la clientèle
visée disposera de tout l'appareillage technique ou technologique
que nécessite le fait de suivre ce cours. Pour l'heure, le CCFD
en est surtout à privilégier une formule mixte, c'est-à-dire
un matériel didactique où l'écrit, encore prédominant,
s'adjoint d'autres supports médiatiques variés. Ceci dit,
les cours entièrement conçus sur support cédérom
ou sur Internet se multiplient rapidement.
On signe?
L'auteur et le responsable de projets ayant abouti à une entente
sur le design du cours, la signature d'un contrat de services vient officialiser
l'engagement et fait en même temps office d'échéancier
de travail. Combien cela prend-il de temps pour développer un cours
de formation à distance? Cela dépend, mais on peut compter
en moyenne 18 mois à partir du moment de la signature du contrat
jusqu'à la phase finale : la mise ne marché (cf. Tableau 1).
La scénarisation
Dans le régime actuel des études collégiales, chaque
cours comporte en général plusieurs compétences à
acquérir par l'élève. L'acquisition d'une compétence
suppose l'atteinte d'une série d'objectifs. Dans le cadre de la formation
à distance, l'auteur doit énoncer ses objectifs dès
le départ, et prévoir quelles formes auront les outils d'évaluation
qui permettront de mesurer l'atteinte de ces objectifs. L'auteur doit consigner
dans un tableau de spécifications (jargon du CCFD) jusqu'aux moindres
détails de sa planification. Peu d'auteurs sont à même
au départ d'apprécier les avantages de ce qui peut paraître
de l'hyperplanification. Toutefois, hormis le fait de reconnaître
qu'un organisme de formation à distance ne peut se payer le luxe
d'une triple rédaction de cours pour remédier à une
planification inadéquate, les auteurs admettent souvent en fin de
course qu'une scénarisation rigoureuse dès le départ
leur a permis d'éviter des dérives inutiles.
La rédaction
Muni de son scénario de travail, l'auteur est prêt à
rédiger. Attention, on y va par petites tranches (c'est d'ailleurs
ce que prévoit le contrat)! L'écriture d'un cours de formation
à distance n'est pas la rédaction d'un mémoire de maîtrise,
d'un article d'encyclopédie ou d'un texte purement référentiel,
mais bien d'un acte de communication stimulant un processus d'apprentissage.
Il y a des qualités pédagogiques inhérentes au matériel
didactique de formation à distance; elles sont importantes à
ce point qu'un cours qui n'en est pas pourvu risque fort d'être abandonné
par l'élève en cours de route. Ces qualités pédagogiques
doivent se refléter dans un style d'écriture qui n'est pas
toujours familier aux professeurs habitués d'enseigner en présentiel
. Y aller par petites doses évite donc à l'auteur de devoir
tout recommencer en cas de dérapage. En plus de s'assurer du respect
de l'échéancier dans la remise du matériel de cours
par l'auteur, le responsable de projets doit effectuer la révision
pédagogique du matériel didactique de façon à
ce qu'il réponde en gros aux critères du CCFD.
Quels
sont donc ces critères? On distinguera ici les qualités
du matériel d'apprentissage de celles du matériel d'évaluation.
Qualités pédagogiques du matériel
d'apprentissage
L'interactivité
Favoriser une lecture participative - questionner l'apprenant pendant
l'exposition de la matière, prévoir des réponses
possibles, commenter ces réponses - prévoir les difficultés
possibles, établir une complicité, bref, " se mettre
dans la peau de l'élève ", créer des regroupements
entre apprenants si le médium le permet (par exemple une société
de discussion en philosophie), voilà des procédés
interactifs qu'il faut multiplier à souhait dans un cours à
distance et ce, afin de pallier l'absence physique d'une personne enseignante.
Il ne faut jamais perdre de vue que l'apprenant à distance n'aura
d'autre " professeur " que son matériel de cours (sauf
peut-être les quelques fois où il aura recours au tutorat
téléphonique).
La convivialité
On peut définir ici la convivialité comme étant
l'accessibilité du langage ou du médium utilisé.
Un matériel didactique convivial utilise des procédés
d'expression (écrits, visuels ou auditifs) stimulant l'intérêt
et la motivation : variations dans le rythme du texte, style oral - mais
non langue parlée - et, pourquoi pas, recours au mode humoristique,
ajouts de repères visuels (dessins, illustrations, graphiques,
etc.), page Web correctement structurée, animée et contenant
des éléments facilement repérables, etc.
« L'adaptativité »
Le matériel pédagogique doit faire preuve de souplesse
et tenir compte du fait que tous n'apprennent pas de la même façon.
Par exemple, des personnes sont à l'aise avec une approche inductive,
d'autres avec une approche déductive.
L'exigence d'une telle souplesse n'est pas nécessairement le fait
de la formation à distance, me direz-vous. En classe, il faut souvent
répéter les mêmes notions de plusieurs façons
différentes, jusqu'à ce qu'on sente que toute la classe
a saisi. Toutefois, l'auteur d'un cours à distance n'a aucun élève
devant lui au moment de la conception de son cours. Dans la mesure où
personne n'est là pour manifester son incompréhension, pour
demander de nuancer ou d'exemplifier la matière, on comprend que
l'auteur ne soit pas spontanément porté à diversifier
ses stratégies pédagogiques. Afin de rendre le matériel
de cours plus adaptatif, on incitera donc l'auteur, d'une part, à
varier les formules d'apprentissage (mises en situation, exemples, anecdotes,
études de cas, etc.), et, d'autre part, à fournir à
l'apprenant des balises lui permettant une navigation adaptée à
ses besoins. Par exemple, lui suggérer de passer outre des pans
de matière trop faciles ou inversement, le retourner dans différentes
sections du matériel en cas de difficulté de compréhension.
Cette façon de faire exige de l'auteur beaucoup plus d'énergie,
de travail et de temps que le fait d'exposer une matière de façon
purement linéaire ou théorique. L'adaptativité du
matériel vise à ce que l'élève puisse effectuer
ses apprentissages de façon autonome.
La digestibilité
L'auteur doit porter une attention particulière au découpage
de la matière, ou à sa digestibilité ; exposer de
la matière trop longtemps ou trop abondamment sans donner l'occasion
à l'élève d'autoévaluer les habiletés
acquises (ou sans lui donner de feed-back à l'aide d'un devoir)
risque de provoquer chez lui des ballonnements et à court terme
de le démotiver. Pour que l'apprenant conserve un rythme soutenu
de ses apprentissages, l'auteur doit segmenter la matière en séquences
de travail d'une durée réaliste et au terme de chacune desquelles
l'élève aura atteint un objectif, acquis une habileté
ou franchi une étape d'apprentissage.
Qualités pédagogiques du matériel
d'évaluation
Quant au matériel d'évaluation, il doit refléter
un souci de progression en préparant graduellement l'élève
à l'examen final. Les étapes d'évaluation sont fréquentes
et leur séquence se résume comme suit : exercices d'autoévaluation
(évaluation formative seulement) à la fin d'une courte séance
d'apprentissage, devoir (évaluation formative et sommative) au
terme de plusieurs courtes séances (les devoirs sont au nombre
de 5), examen final (évaluation sommative) qui sanctionne les apprentissages
effectués dans tout le cours. En fait, le souci de progression
doit être tel qu'il permette d'épargner à l'élève
l'effet de surprise ou de " jamais vu " lors de l'examen final,
trop souvent source d'angoisse pour qui entreprend un cours à distance.
La révision scientifique
Après avoir examiné les premières tranches de matériel
en fonction de ces critères, le responsable renvoie le matériel
à l'auteur afin qu'il effectue les modifications pédagogiques
nécessaires. Ce processus se répétera autant de fois
que nécessaire. Toutefois, comme l'intervention du responsable est
davantage liée à la pédagogie qu'au contenu, on devra
procéder à l'engagement d'un réviseur scientifique
(ou réviseur de contenu) dont le rôle est de s'assurer de la
justesse et de l'objectivité du contenu, de la rigueur et de la pertinence
des notions à transmettre, de l'exactitude des détails, des
données, de la cohésion de l'ensemble (argumentations ou raisonnements
non contradictoires), de l'actualité du cours, etc.
Le développement d'autres supports
médiatiques et les phases finales
Parallèlement à la supervision de la rédaction, le
responsable doit recourir à une batterie d'autres spécialistes
qui vont procéder au développement du matériel didactique
autre que l'écrit dans un même cours donné. Cela va
de l'informaticien (logiciel d'appoint) au comédien (audio ou vidéocassette)
ou à d'autres intervenants.
Les phases finales, c'est-à-dire la révision linguistique,
le graphisme et l'éditique, la correction d'épreuves, l'impression
ou la reproduction et la mise en marché constituent des étapes
de production similaires à celles de toute maison d'édition.
Je ne voudrais pas m'attarder à les décrire ici de façon
procédurière. Soulignons toutefois l'énergie que
doivent déployer l'auteur, les responsables de projet et de l'édition,
l'infographiste, l'éditeur (personne qui effectue la mise en page)
afin de doter la matériel didactique d'une présentation
visuelle (mise en page, illustrations, photographies, conception visuelle
de pages-écrans) mettant en valeur les qualités pédagogiques
du cours.
Un mythe à dissiper
Généralement, on reconnaît d'emblée plusieurs
qualités intrinsèques à la formation à distance
: le fait de pouvoir travailler à son propre rythme, de pouvoir organiser
son temps de façon autonome (l'élève peut gérer
à sa façon la période de six mois dont il dispose pour
suivre le cours), tout cela sans l'obligation de sortir de chez soi (sauf
pour l'examen final).
Ces avantages comportent toutefois, dans l'esprit de plusieurs, de fâcheux
corollaires : plus l'apprenant est " laissé à lui-même
" dans sa démarche d'apprentissage, ou encore, moins il est
soumis aux contraintes qu'impose un enseignement de type traditionnel
(présence obligatoire en classe, par exemple), moins il fournit
d'efforts et plus la qualité de ses apprentissages s'avère
douteuse. De là à penser qu'il est plus facile de réussir
un cours suivi à distance, il n'y a qu'un pas.
Il s'agit d'un mythe qui, de toute évidence, repose sur de fausses
associations. Pour avoir moi-même enseigné dans le réseau
collégial pendant des années, je peux confesser qu'il m'est
arrivé à quelques reprises, comme à bon nombre de
mes collègues, de devoir édulcorer le contenu d'un cours
(cela pouvant être dû à la faiblesse du groupe, à
la trop forte densité de la matière, bref, les causes peuvent
être multiples), amenuisant ainsi les chances que les élèves
atteignent tous (ou complètement) les objectifs d'apprentissage.
En formation à distance, autant on doit, lors de la conception
d'un cours (on l'a constaté plus haut) prévoir l'atteinte
de tout objectif relié à ce cours, autant l'élève
qui y est inscrit doit, pour le réussir, avoir assimilé
toute la matière et avoir atteint l'entièreté des
objectifs dont traite le matériel - remarquez qu'il peut toujours
en éluder, mais à ses risques. Or, que l'élève
ici ne soit pas soumis à une présence obligatoire en classe
ne lui facilite en rien la tâche; l'atteinte des objectifs du cours
n'est pas dans ce cas-ci liée à l'autorité d'un professeur
en classe, mais bien à l'obligation pour l'élève
de devoir passer à travers tout le matériel de cours. On
devine le degré de motivation dont doit faire preuve l'élève
dans un tel contexte. On peut supposer aussi que, pour l'apprenant, la
réussite d'un cours de formation à distance ne fait pas
que constituer une réussite mais contribue également au
renforcement de son sentiment d'autonomie.
Réflexions ultérieures
D'autres points que nous n'avons malheureusement pu aborder ici pourraient
faire l'objet d'autres réflexions et discussions ultérieures
sur la formation à distance. Je pense en particulier au tutorat et
à la relation maître-élève qu'il met en jeu.
Il serait également fort intéressant de faire une démonstration,
à l'aide d'exemples concrets, des défis pédagogiques
que pose la conception de cours à distance complexes comme ceux de
science ou d'un cours complet sur Internet ou sur cédérom.
Le prochain colloque de l'AQPC pourrait fournir l'occasion d'une telle expérience.